L’après seconde guerre mondiale

1945

Une logique productiviste

© Jean Weber.

À l’issue de la seconde guerre mondiale, le monde va connaître d’importantes transformations : reconstruction, croissance économique, baby-boom, urbanisation, etc.
Après les privations de la guerre, la France et l’Europe veulent retrouver leur autosuffisance alimentaire et mettent en œuvre une politique agricole offensive, qui se concrétisera par la Politique agricole commune européenne (PAC) en 1962, basée sur un modèle agricole que l’on a qualifié ensuite de productiviste. En moins de deux générations, avec le support de la recherche agronomique, une révolution technologique est en marche. Le machinisme, qui devient une solution pour répondre au « manque de bras » de l’après-guerre, augmente la productivité par agriculteur et inverse le rapport entre population urbaine et population rurale. Les villes se peuplent et favorisent le développement de nouveaux secteurs de l’alimentation, comme le secteur agro-industriel. La production agricole augmente de 70 % entre 1960 et 1980, positionnant la France au 3e rang mondial des pays exportateurs. Le secteur agricole se lie désormais à l’industrie non seulement par la mécanisation, mais aussi par la constitution d’une nouvelle « chaîne alimentaire » qui s’organise entre producteurs, industries agroalimentaires, distributeurs (grandes surfaces) et consommateurs. L’amélioration de la chaîne du froid et l’augmentation du pouvoir d’achat marquent des changements dans les modes de vie et les habitudes alimentaires : c’est l’émergence des techniques modernes de transformation, de conservation, d’emballage, de stockage et de transport des aliments.
Les rapports existant entre le mangeur et l’aliment se modifient. La nouvelle filière alimentaire déconnecte peu à peu l’aliment de son univers de production et même de sa forme originelle. Les produits préparés (prédécoupés, pré-épluchés, précuits, etc.) utilisables immédiatement sont plus appréciés et modifient les usages culinaires. Par ailleurs, l’augmentation du travail féminin hors du domicile modifie les pratiques domestiques. En 1950, on estime qu’une Française passe environ quatre heures par jour à des activités alimentaires (achats, préparation, vaisselle, etc.), au lieu d’une heure en 1992. Cette diminution du temps passé en cuisine, également influencée par l’émergence de l’électroménager, et une nouvelle répartition des tâches dans le foyer incitent l’industrie agroalimentaire à développer un nouveau genre de produits plus faciles d’utilisation.
Les nourritures sont abondantes, certes, mais, en l’absence de peur de manquer, de nouvelles formes d’angoisse émergent. Car, contrairement à d’autres produits de consommation, l’aliment s’incorpore :

« Il entre dans le corps du mangeur, devient le mangeur lui-même, participant physiquement et symboliquement au maintien de son intégrité et à la construction de son identité. » (Poulain et Paillat, 1997)

L’aliment lie les hommes et la nature par le prisme de la culture : la cuisine (plats traditionnels) et les manières de table (manger avec des baguettes). Alors se nourrir, dans ce contexte industrialisé et urbanisé, va bien au-delà d’une fonction principale, jugée banale, qui est de se maintenir en vie.

« Consommer un aliment, ce n’est pas seulement le consumer, le détruire, c’est le faire pénétrer en soi, le laisser devenir partie de soi. Il s’agit bien en effet, avec l’aliment, d’une substance que nous laisserons pénétrer au plus profond de notre intimité corporelle, se mêler à nous, devenir nous. » (Fischler, 1990)

S’alimenter permet de se construire physiologiquement, mais aussi de se construire psychologiquement et socialement. L’alimentation participe à la construction des sociétés et à leurs différenciations socioculturelles : « Les Français sont des “grenouilles” en Angleterre, les Anglais sont des “rosbifs” en France. » Elle véhicule des valeurs (physiques, morales, etc.) et se différencie en fonction du contexte social, de la catégorie socioprofessionnelle, de l’âge ou encore du sexe. Mais, dans un contexte où l’aliment parcourt un chemin plus long entre les maillons de la chaîne, son identité se perd et devient source d’anxiété. Manger aujourd’hui suscite de multiples questionnements : d’où vient l’aliment ? Quelle transformation a-t-il subie ? Par qui a-t-il été manipulé ? Un dialogue constant entre les acteurs, notamment au sein d’une instance telle que le CNA, est nécessaire pour apporter une vision sociétale de ces préoccupations aux politiques publiques de l’alimentation.