Alimentation et nutrition

2001

Émergence de la politique nutritionnelle de santé publique

À l’occasion de son discours de clôture des États généraux de l’alimentation le 13 décembre 2000, Lionel Jospin est certes contraint d’évoquer l’ESB, mais il donne également le coup d’envoi d’un tournant décisif en plaçant la politique de l’alimentation sous l’angle nutritionnel. La mise sur l’agenda de la politique nutritionnelle arrive à point nommé en ce qu’elle permet de traiter la question de l’alimentation sous un autre angle que celui de la crise et du « risque subi », vécu de manière injuste par la population et de nature à remettre en question la capacité de l’État à la protéger. Faire émerger le lien ténu entre santé et nutrition permet de détourner le regard collectif des risques sanitaires, mais également d’axer le discours sur les rapports bénéfices/risques de la nutrition. Il s’agit aussi de situer le risque alimentaire sur une autre temporalité : les risques ne sont pas seulement immédiats, les conséquences d’une alimentation déséquilibrée s’exercent sur le long terme. Dans le même mouvement, l’émergence de la politique nutritionnelle répond aux attentes sociales identifiées dans les États généraux de l’alimentation en responsabilisant les individus par rapport à leur comportement alimentaire. Ce virage de la politique alimentaire permet, en ce sens, de déplacer l’attention du risque collectif subi (contracter involontairement une zoonose) vers le risque individuel choisi (faire le choix, par exemple, de ne pas manger équilibré).
Cette nouvelle orientation se traduit par un renforcement des injonctions sanitaires, inscrivant l’alimentation dans un mouvement de médicalisation. Le 14 décembre 2000, la déclaration des ministres de la Santé de l’Union européenne achève de poser la pierre angulaire des politiques publiques européennes autour d’un axe nutrition. « Nutrition » et « santé nutritionnelle » sont désormais des enjeux de société incontournables et des priorités d’action publique. Le Programme national nutrition santé (PNNS), lancé en janvier 2001, en est l’expression (Avis 25, « Le contenu et certaines modalités de mise en œuvre d’une politique nutritionnelle et notamment du PNNS »). Ses recommandations visent à améliorer le statut nutritionnel de la population en agissant sur deux déterminants de santé : l’alimentation et l’activité physique. La mise en œuvre du PNNS passe donc par une sensibilisation et une éducation à l’alimentation  (Avis 24, « La place de l’éducation alimentaire dans la construction des comportements alimentaires »). L’attention est ainsi reportée sur d’autres grands problèmes de santé publique tels que la réduction de la prévalence de l’obésité, des maladies cardio-vasculaires ou le déséquilibre alimentaire des personnes en situation de précarité.
Enfin, le « virage » nutritionnel, c’est aussi se donner l’occasion d’évoquer les dimensions de plaisir inhérent à l’acte de manger, de recherche de qualité (Avis 36, « La notion de qualité »). C’est tenter de « réenchanter » l’alimentation après une décennie de méfiance et d’obsession du risque sanitaire.