Alimentation et nutrition

2002

Risque et société

Plusieurs grilles de lecture complémentaires peuvent être déployées pour saisir la relation des mangeurs contemporains à l’alimentation. Nous en avons déjà exploré plusieurs lors de précédents questionnements, « Les alimentations particulières », qui pointent des mouvements qui, comme la médicalisation, la judiciarisation, la patrimonialisation ou la transformation des relations hommes-animaux, bousculent nos modèles alimentaires (Poulain, 2012). Dans ce contexte, écouter et comprendre les réactions des mangeurs et des citoyens est indispensable tant pour les autorités chargées des politiques alimentaires que pour l’ensemble des acteurs des filières alimentaires. Depuis les crises des années 1990, la question alimentaire a été réorganisée grâce au concept de risque et à la théorie des signaux faibles.
Le risque alimentaire a pris place à la fois dans les agendas politiques et médiatiques. Il est désormais administré par des agences (Afssa de 1999 à 2010 et Anses à partir de cette date) au sein desquelles des experts évaluent scientifiquement les risques et d’autres tentent de comprendre la perception plus ou moins rationnelle des consommateurs afin de gérer et de communiquer sur le risque. « Évaluation », « perception », « communication » et « gestion » constituent les mots-clés de la gestion du risque.

Au sein des sciences sociales et humaines, des recherches se sont développées qui sont venues parfois épauler, justifier ou légitimer ces grilles de lecture, et ont ainsi contribué à organiser et à légitimer la vision de la gestion administrative du risque. Elles ont aussi parfois pointé et remis en cause l’asymétrie rationnelle sur laquelle ces grilles reposent : d’un côté, les experts qui sont dans le « vrai » et, de l’autre, les profanes qui sont dans « l’erreur »… affirmant la nécessité d’articuler la lecture des experts et celle des citoyens. Elles ont souligné le fait que les lectures divergentes des citoyens ne peuvent pas être réduites à des biais de perception, car elles saisissent des dimensions exclues par le calcul probabiliste du risque de mortalité et de morbidité. Plus radicale encore, la notion de « lanceur d’alerte » a mis en évidence le rôle de révélateur que certains acteurs pouvaient jouer. D’autres, enfin, montreront comment la notion de risque couplée à une perspective gestionnaire a trouvé dans le champ de l’alimentation un lieu d’épanouissement.
La crise des lasagnes à la viande de cheval en 2013 est venue bousculer le fragile équilibre sur lequel reposait la gestion classique du risque. Voilà que sans risque nous avions bien une crise économique, une crise de confiance et une crise politique. Pourtant, les services chargés de la sécurité sanitaire des aliments avaient fait leur travail ; c’est même eux qui avaient sorti l’affaire. Mais le problème était ailleurs. Il était du côté de ce qu’on considérait à tort comme l’irrationalité des mangeurs.
Depuis, le climat s’est aggravé, tout se passe comme si ce dispositif de gestion des crises, efficace sur les questions sanitaires, avait de plus en plus de mal à saisir les questions sociales et politiques. Les médias parmi les plus sérieux diffusent des documentaires mettant au jour les arrière-cuisines du monde agroalimentaire, de la viticulture, de l’élevage ou de la pisciculture. Aucun secteur ne semble épargné par cette volonté de « dévoiler » un univers que l’on « nous cache ».
Avis 42, La pertinence d’un inventaire des dangers et d’une échelle objective des risques dans le domaine de l’alimentation (2002).